En Suisse, l’eau potable est souvent présentée comme l’une des meilleures au monde. Pourtant, les rayons des supermarchés débordent de bouteilles d’eau minérale et les systèmes de filtration pour la maison se vendent de plus en plus. Faut-il vraiment filtrer son eau du robinet ? L’eau en bouteille est-elle plus saine ? Et quel est l’impact de ces choix sur l’environnement et le portefeuille ? Tour d’horizon, chiffres à l’appui, pour y voir plus clair dans le contexte suisse.
Qualité de l’eau du robinet en Suisse : un haut niveau, mais des nuances
Selon l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), environ 80 % de la population suisse est alimentée en eau potable provenant des eaux souterraines (nappes phréatiques et sources), et 20 % à partir des eaux de surface (lacs, rivières), généralement après traitement plus poussé (OFEV).
Dans la grande majorité des cas, cette eau répond largement aux exigences strictes de l’Ordonnance sur l’eau potable et l’eau des installations de baignade et de douche accessibles au public (OPBD), surveillée par l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV).
Quelques chiffres clés pour la Suisse :
- Environ 1 080 services d’eau potable gèrent l’approvisionnement du pays (SSIGE / SVGW).
- Plus de 98 % des analyses officielles respectent les valeurs limites de qualité fixées par la législation fédérale.
- Les contrôles portent sur des paramètres microbiologiques (bactéries, virus), chimiques (nitrates, pesticides, métaux lourds, sous-produits de désinfection) et physiques (turbidité, odeur, goût).
Des points de vigilance subsistent toutefois : résidus de pesticides dans certaines régions agricoles, nitrates dans quelques nappes phréatiques intensivement exploitées, présence de micropolluants (médicaments, produits de soins, biocides) dans certains lacs et rivières. L’OFEV signale que plus de 20 % des stations de mesure dans les eaux souterraines dépassent à l’occasion les valeurs de 0,1 μg/L pour certains produits de dégradation de pesticides comme le chlorothalonil.
Dans ces cas, les distributeurs d’eau sont tenus de mélanger les ressources, de filtrer ou de renoncer aux captages problématiques afin de respecter les normes légales au robinet des consommateurs.
Tap vs bouteille : santé, composition minérale et perception
L’un des arguments fréquents pour l’eau en bouteille est son « apport minéral ». En Suisse, de nombreuses eaux minérales vantent des teneurs élevées en calcium, magnésium ou bicarbonates.
Pourtant, la plupart des eaux de réseau suisses sont elles aussi riches en minéraux, du fait des roches traversées (calcaires notamment). Dans certaines villes, l’eau du robinet dépasse 30 °fH de dureté, ce qui correspond à une eau très calcaire, contenant souvent plus de 80 mg/L de calcium et 20–30 mg/L de magnésium.
Sur le plan de la santé, les autorités suisses (OSAV, OFSP) soulignent plusieurs points :
- Une personne en bonne santé peut parfaitement couvrir ses besoins en minéraux avec une alimentation équilibrée, indépendamment du choix entre eau du robinet et eau minérale.
- Aucune preuve scientifique robuste ne montre que, pour la population générale, une eau minérale en bouteille soit « plus saine » qu’une eau de réseau contrôlée et conforme aux normes.
- Certaines personnes avec des restrictions alimentaires spécifiques (insuffisance rénale, régime pauvre en sodium, nourrissons) peuvent nécessiter une eau à composition particulière, à définir en lien avec un professionnel de santé.
La différence majeure se situe souvent dans la perception : goût du chlore dans les réseaux utilisant une désinfection, goût « de pierre » dans les régions calcaires, suspicion envers les micropolluants. C’est sur ce terrain que les systèmes de filtration domestique tentent de se positionner.
Eau filtrée à la maison : quels systèmes, quels bénéfices, quelles limites ?
Le marché suisse propose une large gamme de solutions : carafes filtrantes, filtres sur robinet, filtres sous évier, osmose inverse, adoucisseurs, filtres pour réfrigérateurs, etc. Tous ne répondent pas aux mêmes besoins, et tous ne sont pas nécessaires dans un pays où l’eau du robinet est déjà potable et fortement contrôlée.
Principales catégories :
- Carafes filtrantes à charbon actif : réduisent le goût du chlore, quelques métaux (plomb dans d’anciennes installations), certaines molécules organiques. Efficacité variable selon la marque et la fréquence de changement de cartouche.
- Filtres sur robinet ou sous évier (charbon actif, parfois combiné à d’autres médias) : améliorent le goût, retiennent une partie des micropolluants et certains métaux lourds. Nécessitent une maintenance rigoureuse.
- Osmoseurs inverses : systèmes plus complexes qui éliminent la quasi-totalité des sels minéraux, une grande partie des micropolluants et des bactéries. Ils produisent une eau très faiblement minéralisée et génèrent un volume d’eau rejetée (en général 2 à 4 L rejetés pour 1 L produit, selon les systèmes).
- Adoucisseurs d’eau (échange d’ions) : destinés surtout à réduire la dureté pour protéger les installations (machines, tuyaux) et améliorer le confort (dépôts calcaires). Ils ne sont pas conçus prioritairement pour des bénéfices sanitaires.
Les bénéfices principaux des filtres à charbon actif sont sensoriels (goût, odeur). Ils peuvent aussi réduire certains micropolluants, mais il n’existe pas encore en Suisse de norme légale spécifique qui garantirait, pour tous les filtres du marché, une efficacité uniforme sur l’ensemble des composés présents dans l’environnement. Il est donc crucial de :
- vérifier les certifications indépendantes (par ex. normes NSF/ANSI 42, 53 ou équivalentes) indiquant les substances que le filtre est réellement capable de réduire ;
- respecter scrupuleusement les instructions de remplacement des cartouches pour éviter la prolifération bactérienne ou la saturation du filtre ;
- éviter de filtrer une eau déjà douteuse sur le plan microbiologique : la filtration domestique ne remplace pas un traitement professionnel de potabilisation.
Du point de vue sanitaire, pour une eau déjà conforme aux normes suisses, la filtration est surtout un choix de confort et, pour certains utilisateurs, une protection supplémentaire contre des résidus de micropolluants. Elle ne dispense toutefois pas les distributeurs publics de leur obligation de fournir une eau sûre.
Impacts environnementaux : l’eau du robinet largement en tête
C’est sur le terrain environnemental que les différences entre eau du robinet, eau filtrée et eau en bouteille deviennent les plus marquées.
Plusieurs études, dont des analyses du cycle de vie réalisées ou synthétisées par l’Office fédéral de l’environnement et par des services industriels cantonaux (par exemple les Services industriels de Genève – SIG), convergent vers des ordres de grandeur similaires :
- L’eau du robinet en Suisse génère jusqu’à 100 à 1 000 fois moins d’émissions de CO₂ que l’eau minérale embouteillée, selon le type d’emballage et la distance de transport.
- Le coût énergétique par litre est également jusqu’à 300 fois inférieur pour l’eau du réseau par rapport à certaines eaux minérales importées en PET.
- Le simple fait de consommer 1,5 L/jour d’eau du robinet plutôt que de l’eau minérale en bouteille peut éviter plusieurs dizaines de kilos de CO₂ par personne et par an, selon l’empreinte des bouteilles et de la logistique associée.
L’impact de l’eau filtrée à la maison reste très faible par rapport à l’eau en bouteille, à condition de :
- choisir des systèmes peu gourmands en énergie (carafes, filtres sur robinet plutôt que gros osmoseurs domestiques surdimensionnés) ;
- limiter les déchets de cartouches en privilégiant des dispositifs durables, certifiés, dont les consommables sont recyclables ou repris par le fabricant ;
- éviter un sur-emballage plastique pour les cartouches.
L’eau en bouteille, elle, cumule plusieurs sources d’impact :
- production du contenant (PET ou verre, ce dernier étant plus lourd et énergivore à transporter, mais plus facilement réutilisable en circuit consigné) ;
- transport parfois sur de longues distances, y compris pour des eaux importées ;
- gestion des déchets (recyclage ou incinération du PET, lavage et logistique du verre consigné).
Selon PET-Recycling Schweiz, le taux de recyclage des bouteilles PET atteint environ 82–83 % en Suisse. C’est un très bon résultat internationalement, mais cela signifie qu’environ 1 bouteille sur 5 n’est pas collectée, et alimente l’incinération ou la pollution diffuse.
Aspects économiques : le porte-monnaie a son mot à dire
Sur le plan financier, l’écart est spectaculaire. D’après des estimations communales et de la SSIGE :
- 1 litre d’eau du robinet en Suisse coûte généralement entre 0,1 et 0,3 centime de franc (CHF 0.001–0.003) pour l’usager.
- 1 litre d’eau minérale en bouteille au détail se situe fréquemment entre CHF 0.40 et CHF 1.50 voire davantage, selon la marque, le conditionnement et le point de vente.
En d’autres termes, l’eau en bouteille peut être 100 à 500 fois plus chère que l’eau du robinet. Même en intégrant le coût des cartouches filtrantes (par exemple 5 à 10 CHF par mois pour un foyer selon le système utilisé), l’eau filtrée domestique reste largement moins chère que l’achat régulier de bouteilles.
Pour un foyer de quatre personnes buvant 1,5 L par jour et par personne, la différence annuelle peut atteindre plusieurs centaines de francs, voire plus de 1 000 CHF si l’on consomme des eaux minérales de marque.
Points de vigilance sanitaires et cas particuliers
Si l’on se place strictement du côté de la santé publique en Suisse, l’eau du robinet conforme aux normes est considérée comme sûre pour la grande majorité de la population. Quelques situations méritent toutefois une attention particulière :
- Vieilles installations intérieures : dans des bâtiments anciens, des conduites en plomb ou des matériaux obsolètes peuvent contaminer l’eau, indépendamment de la qualité fournie par la commune. En cas de doute, il est recommandé de faire analyser l’eau au robinet ou de demander des informations au propriétaire / à la gérance, voire au service des eaux.
- Immunodéprimés, personnes très vulnérables : pour certains patients, une eau faiblement contaminée sur le plan microbiologique peut représenter un risque accru. Dans ces cas, les médecins peuvent conseiller ponctuellement l’utilisation d’eau bouillie, d’eau en bouteille pour certaines préparations, ou de filtres spécifiques certifiés pour la rétention bactérienne.
- Nourrissons : en Suisse, l’eau du robinet est en principe adaptée pour la préparation des biberons, lorsqu’elle respecte les normes et que les installations sont en bon état. Toutefois, certains pédiatres recommandent de faire bouillir l’eau pour les tout premiers mois, surtout en cas de doute sur la qualité microbiologique de l’installation domestique.
- Régions à problème ponctuel : en cas d’annonce officielle (pollution, travaux, rupture de canalisation), les autorités locales peuvent recommander de faire bouillir l’eau ou de la considérer comme impropre à la consommation pendant une période donnée. Dans ce cas, les consignes communales ou cantonales prévalent sur tout autre conseil.
Comment choisir en pratique en Suisse ?
Pour un consommateur suisse moyen souhaitant concilier santé, environnement et budget, quelques repères utiles se dessinent :
- Évaluer d’abord la qualité locale : consulter le rapport d’eau potable de sa commune (souvent disponible en ligne), ou sur les sites des services industriels (SIG, Services industriels de Lausanne, Zurich, etc.). On y trouve la composition minérale, les méthodes de traitement, les résultats d’analyses.
- Privilégier l’eau du robinet comme base : pour la majeure partie des foyers, c’est l’option la plus rationnelle en Suisse, tant du point de vue sanitaire qu’environnemental et économique.
- Ajouter une filtration domestique si besoin de confort ou de confiance : un simple filtre à charbon actif de qualité, correctement entretenu, peut suffire à améliorer nettement le goût et à réduire certains résidus, sans transformer radicalement l’empreinte écologique.
- Limiter l’eau en bouteille aux cas justifiés : déplacements, randonnées, situations particulières de santé, ou préférence occasionnelle pour une eau au goût spécifique. En privilégiant les bouteilles consignées en verre ou le PET bien recyclé.
- Surveiller l’état de l’installation domestique : un contrôle ponctuel de la plomberie dans les bâtiments anciens, voire une analyse ciblée si l’eau présente un goût, une odeur ou une coloration inhabituelle, peut être un investissement judicieux.
Dans le contexte helvétique, où l’infrastructure publique de l’eau potable figure parmi les plus performantes au monde, l’enjeu n’est pas tant de « se protéger » d’une eau dangereuse que d’aligner ses habitudes de consommation sur ses valeurs : santé, environnement, confiance dans le service public et gestion raisonnée du budget.
